Mes réserves d'oxygène sont épuisées,
J'ai besoin d'une grosse bouffée, un baiser,
de l'air frais pour ranimer mon coeur
Lassé du temps, de la vie sans saveur.
Je t'attends, toi qui n'existe pas,
J'espère encore que tu es là.
Fais-moi oublier qui je suis,
Fais-moi oublier d'où je viens,
Aveugle-moi pour ne voir que toi,
Permet-moi de croire en toi,
Prête-moi ton âme que je te donne la mienne,
Je te demande juste de me laisser t'aimer.
Perdu dans l’océan de mes sentiments,
J’entends au loin l’écume de la réalité.
Mais c’est le cœur accablé qui entraîne mon corps usé
Dans les obscurités insondables de mes graves tourments.
Au cœur de ma descente vers les limbes de mes souvenirs
J’aperçois des bulles d’espoir s’en aller rejoindre la surface.
Le vaisseau de mon âme, victime de sa masse,
Est aspiré vers les abysses glacials de ma philosophie.
Au milieu des idées vagues, mes sens s’envolent et ma voix se tait.
Les ombres voilent mon éclat de leurs ailes
Et étouffent ma flamme jusqu’au sommeil.
Mes finales fantaisies s’éteignent pour l’éternité.
Les paupières de mon souffle s’embrassent à jamais.
Rêve, tu es réalité de mon inconscient,
Tu navigues à travers les images de ma vie,
Tu glisses sur la peau de mes souvenirs,
M’appartiens-tu ? Qui es-tu ? Je ne te connais pas.
Tant de fois tu m’as transporté,
Tant de fois j’ai voyagé à tes côtés,
Compagnon infini, infiniment inconnu,
Tu me parles mais je ne te comprends pas.
J’aime ta compagnie et j’attends ta rencontre
Tous les jours avec plus d’impatience,
Mais pourquoi me fais-tu souffrir ?
Que veux-tu me dire, grand ami ?
Tu m’as sûrement dévoilé plus de vérités
Que tout ce que j’ai déjà cru comprendre,
Mais je suis trop ignorant pour saisir ta parole
La substance de ton être m’est insignifiante.
J’aimerais tant nager à tes côtés
Mais un océan nous sépare.
Vivons-nous dans deux univers différents ?
Brisons les barrières et ne faisons qu’un !
La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons,
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins
C'est que notre âme, hélas! n'est pas assez hardie.
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde!
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde;
C'est l'Ennui!- l'œil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère!
Le grand Charles Baudelaire introduit Les Fleurs du Mal avec ce poème, Au lecteur. Je ne vais pas vous faire une analyse littéraire et historique de l'oeuvre de Baudelaire, mais j'aimerais parler de ce qu'il avait à dire, à nous, pauvres mortels.
On ressent un dégoût certain de l'homme chez Baudelaire. Lorsqu'on le lit, on se sent coupable, tant ce qu'il nous dit reflète la nature-même de l'être humain. Il décrit les vices de l'homme, ce qu'il le mène droit en Enfer. La première strophe illustre parfaitement et admirablement ceci. Il accuse l'homme -et le lecteur- d'un plaisir coupable, des pulsions que l'homme n'est pas en mesure de contrôler. L'homme un simple jouet, manipulé par des forces obscures, Satan est cité, comme pour montrer la futilité et la petitesse de l'homme.
L'insignifiance de l'être humain, au milieu du bestiaire maléfique -strophe 8-, qui souille sa propre race.
Un monstre encore plus grand, qui domine le monde, et dont Baudelaire aura été victime plus d'une fois tout au long de sa vie, c'est le monstre qui pousse au vice, et qui pousse à rendre l'homme plus moche qu'il ne l'est déjà, c'est l'Ennui.
Il aura fait plusieurs poèmes de ce sentiment à l'origine de son Spleen, cet état tourmenteur et destructeur, notamment dans J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Baudelaire, victime de la vie, et de ses rêves impossibles, prisonnier de sa chair, il a su comprendre le monde, mais a souffert de son existence.
Tournes les pages de ma vie,
Tu trouveras des fautes d’orthographe,
Des erreurs de syntaxe, des confusions de langage.
Prends des mots et des virgules,
C’est tout ce que je peux te donner,
Mélange-les, et dis-moi.
Que vois-tu ? Que veux-tu me montrer ?
J’aperçois quelques mots derrière la brume,
Des lettres que je ne connais pas.
Quel est ce langage ?
Le véritable ? Le plus pur de tous ?
Je n’ai pas le dictionnaire pour te comprendre.
Ami inconnu, puise dans les pages de ma vie
L’élément qui te permettra de me dire
Ce que je ne comprends pas.