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Mercredi 28 juin 2006
24 - (5)

    Mercredi 30 avril - 22h00

    Je regarde ma montre, 22h00 précises. Je sors de l’appartement, plonge ma main dans ma poche et en sors le trousseau de clés. Je m’apprête à fermer la porte de chez moi. C’est à se demander si ça en vaut la peine maintenant, je suis à découvert du monde, à quoi cela servirait, ma vie privée a été violée… Je décide quand même d’enclencher le verrou, même si les autres veulent me voler ma vie, qu’il me reste au moins la dignité de contester.
    Je descend les nombreuses marches, traverse le hall, et m’arrête sur le seuil de l’immeuble, armé de ma carte de la ville.
    Autant en finir rapidement, pas de temps à perdre…
    Je vais me placer à la lueur orange du lampadaire le plus proche, et déplie le plan.
    Des points rouges sont marqués pour indiquer l’emplacement des balises, avec des numéros à leur côté. Je localise à présent mon emplacement. La plus proche est la numéro 2, cela se trouve au niveau de la grande Avenue des Peintres. C’est lorsque je suis sur le point de partir que mon compagnon de route m’interrompt.
    - Je ne vous ai peut-être pas dit, mais les balises doivent être désactivée dans l’ordre numéroté, indiqué sur le plan.
    - Mais c’est ridicule, la deuxième balise est plus proche d’ici !
    - Ce sont les règles Baptiste, et vous savez qu’il faut s’y plier.
    - Ah, vous m’emmerdez…
    - Je vous en prie, nous devons agir en coopération.
    - Pfff…
    Je regarde donc le point rouge accompagné du chiffre 1.
    - Mais c’est à l’autre bout de la ville !
    - En effet, une ballade nocturne dans les rues de cette ville, c’est vraiment…
    Je met mon oreillette sur off, et la dépose dans ma poche, marre d’entendre ce con.
    Alors, le mieux à faire est de prendre le grand boulevard Lautrec et de le longer jusqu’au pont des Eaux-Neuves qui surplombe le fleuve Karon, et là-bas, il ne me restera plus beaucoup de chemin à parcourir. Si je presse le pas, j’y serai d’ici une heure et demi ; et Dieu sait ce qu’y m’attend là-bas, il faut je parte tout de suite.
    J’avance sur le trottoir, et me lance dans le maillage de ruelles qui mènent vers Lautrec.
    Je suis comme une mouche prisonnière d’une toile d’araignée, je navigue de trottoir en trottoir, mais où que j’aille je reste quand même dans cet édifice si bien ficelé.
par SOSA publié dans : 24
Vendredi 23 juin 2006
24 - (4)

    Mercredi 30 avril - 21h28

    - A présent Baptiste, enchaîne Jin’C devenu tout à coup très sérieux, je vais vous demander d’aller jusqu’à votre boîte aux lettres, et de prendre ce qui se trouve à l’intérieur. Je vous attends.
    Et moi je m’inquiète fortement. Qu’est-ce que tout ça signifie, c’est insensé ! Pourquoi moi ? De toute façon, il n’y a rien dans la boîte aux lettres, j’ai récupéré le courrier tout à l’heure, il n’y avait rien d’autre… Pourquoi je doute, j’en suis sûr ! Je n’aime pas du tout la tournure que ça prend.
    - Chers amis téléspectateurs, pour vous faire patienter, nous envoyons une page de pub. On se retrouve tout de suite après, en compagnie de Baptiste, dans la nouvelle émission de télé-réalité, 24 !
    Ouais c’est ça, barre-toi…
    Et puis, je n’ai qu’à aller vérifier, je verrai qu’il n’y a rien, et j’aurai rien à me reprocher.
    Je me lève, prends mon trousseau de clés et marche d’un pas décidé vers la porte. Je descends les escaliers, et me voilà dans le hall d’entrée. A 21h30, dans le hall, en peignoir, on aura tout vu… Je fais fuir ces pensées de mon esprit et m’approche des boîtes métalliques fixées au mur. Je dégage la bonne clé du trousseau et la dirige vers l’ouverture nommée 312. J’insère la tige dentelée dans la fente, et tourne le poignet. J’écarte la fine plaque de fer, et là… rien.
    Je ne vois rien, pas étonnant, à une heure pareille, c’est pas le soleil qui va m’éclairer. Je plonge ma main dans le compartiment noir, et ratisse l’intérieur avec mes doigts. Je ramène deux objets, assez petits pour tenir dans ma paume, que je ne parviens pas à identifier.
    Finalement, il y avait quelque chose… Ils m’épient ou quoi ? C’est dingue cette histoire !
   
    Automatiquement, Baptiste regarde par la porte vitrée de l’entrée si quelqu’un ne serait pas en train de l’espionner de l‘autre côté. Puis, d’un pas élancé, il regagne les marches et remonte jusqu’à son appartement.

    Mercredi 30 avril - 21h35

    - Baptiste ? Baptiste, êtes-vous là ? interroge l’animateur de 24.
Je referme la porte derrière moi, et me dirige devant la télévision. J’examine alors les objets récoltés.
    L’un est cylindrique, sur une extrémité, il y a comme un connecteur, une prise, et de l’autre, un bouton… Le second objet est une sorte d‘oreillette.
    - Baptiste, si vous m’entendez, prenez l’oreillette que vous avez récupéré, et équipez-vous en, afin d’être relié en direct avec le plateau.
    Je met l’oreillette, et exprime ma joie d’avoir été élu à ce jeu.
    - Écoutez-moi monsieur Jin’C, dis-je d‘un ton du plus méprisable, de quel droit vous permettez-vous de fouiller dans ma vie privée ?! Vous n’avez plus de limites à la télé ?! Vous vous croyez permis de tout ?! Sachez que qu’à votre jeu, je n’y participerai pas, trouvez quelqu’un d’autre !
    - Calmez-vous Baptiste, je vous en pris, rigole Jin’C. Vous ne pouvez plus faire marche arrière, vous avez pris les objets, et je vous conseille de suivre attentivement mes instructions.
    - Mais vous me prenez pour un jouet ou quoi ?
    Je commençais à entrer dans une colère noire.
    - Baptiste, ne vous énervez pas comme ça, ça ne vous rend pas du tout photogénique, s’amuse-t-il.
    Interloqué, je me jette devant mon écran, pour voir un homme accroupi devant son poste de télévision. Puis, grâce à la magie de la technologie, je peux voir la scène en multi-angle, de la cuisine, de la fenêtre, du plafond…
    Je suis désemparé, je n’ai pas d’issues, je suis prisonnier.
    - Vous êtes des monstres, vous n’avez aucun sens moral, vous êtes affreux…
    - Ne vous plaignez pas Baptiste… Tout jeu est porteur d’une récompense. Si vous remportez 24, Baptiste, vous pourrez remporter jusqu’à 1 million d’euros ! S’extasie le présentateur.
    Un « Oh! » enthousiaste circule dans les gradins, et des regards excités s’échangent.
    - Arrêtez ça, gardez votre argent, rendez-moi ma vie…
    - Je crains que cela ne soit possible… La partie a déjà commencé. Levez-vous.
    Je me redresse, et constate avec stupeur que deux points rouges se déplacent sur moi. Je me jette derrière le canapé, pour me protéger de la fenêtre.
    - Vous êtes des malades, des cinglés… sanglote-je.
    - Voici les règles de 24 cher Baptiste et amis téléspectateurs ! A compter de 22 heures précises, et pendant une journée entière, votre mission sera de survivre.
    Des rumeurs se font entendre dans le public, et des gouttes de sueurs perlent sur mon front.
    - Mais ce n’est pas aussi simple, évidemment… Vous voyez le deuxième objet que vous avez récupéré Baptiste, il vous sera indispensable. Dans la ville sont disséminées six balises, il vous faudra connecter l’interrupteur que vous possédez à chacune de ces balises, et appuyer sur le bouton. A quoi ça sert ?
    Jin’C prend encore une fois son air songeur.
    - La pression sur l’interrupteur enverra une décharge électrique qui court-circuitera le minuteur de la balise. Si une balise n’est pas désactivée à temps, le mouchard implantée dans l’interrupteur s’activera, et vos poursuivants sauront où vous traquer, grâce à un GPS conçu spécialement, jusqu’à ce que la balise ne soit désactivée. C’est beau la technologie tout de même, tout est connecté. Rassurez-vous, eux, ne savent pas où se trouvent les balises. Vous aurez quatre heures pour désactiver la première balise, et ainsi de suite, si vous désactivez la balise avant les quatre heures, cela vous donnera plus de temps pour la suivante. Si vous parvenez, par un heureux hasard, à désactiver toutes les balises avant les 24 heures, vous devrez vous cacher et attendre la fin du jeu, qui se terminera exactement le jeudi 1er mai, à 22h00. Sachez pour l’heure que la première balise est programmée pour 02h00 précise. Les « chasseurs » resteront à leur position actuelle jusqu’à 00h00, où là, ils commenceront à pister votre trace. Mais attention, il ne faut en aucun cas entrer en contact avec eux, évitez-les à tout prix.
    - Mais qui sont ces gens ? Combien sont-ils ? Dis-je les membres tremblants.
    - Ne vous occupez pas d’eux, ils savent quel rôle ils ont à jouer, et vous, vous feriez bien de vous concentrer sur votre objectif. Commencez par vous préparer, prenez vos papiers, une lampe, sait-on jamais, car vous n’aurez pas l’occasion de retourner chez vous durant les 24 prochaines heures.
    Je m’exécute. Je rampe vers la chambre, et commence à m’habiller, tandis que Jin’C continue son discours.
    - L’équipe de la Première et moi-même seront à vos côtés durant tout le jeu, des caméras ayant été placées dans toute la ville, nous pourront suivre votre progression et vous aider, si cela est nécessaire. Je serai votre ami dans le jeu, ne l’oubliez pas.
    - C’est pas vraiment le moment de plaisanter… Et les balises, comment je sais où elles se trouvent ?
    - Calmez-vous… Nous avons mis à votre disposition une carte de la ville, avec les emplacements de chaque balise, qui se trouve… au-dessous de votre téléviseur.
    - Quoi ? Je rêve…
    Je m’assois sur le lit, et en essayant de cacher mes mains de potentielles caméras, j’ouvre le tiroir de ma table de chevet, prend mon canif, et le met dans une poche de ma veste, en espérant ne pas avoir à l’utiliser… Je me dirige alors vers ma commode, en face du lit, j’ouvre les tiroirs à la recherche d’une lampe de poche, et de mon portefeuille. Par chance, je les trouve tous les deux, je m’assure que la lampe fonctionne… C’est bon.
    Je reviens dans le salon, en essayant d’esquiver le regard de la fenêtre, et me glisse vers le poste de télévision. Je soulève légèrement l’énorme boîte, et prend le morceau de papier qui se trouve dessous.
    - J’en crois pas mes yeux… me dis-je à moi-même.
    J’éteins l’œil parlant, mais je reste relié au plateau grâce à l’oreillette.
    - Baptiste ! Il est l’heure, allez, trêve de bavardages et que la partie commence !
par SOSA publié dans : 24
Mardi 20 juin 2006
24 - (3)

    Mercredi 30 avril - 20h59

    Je rabat l’écran de mon ordinateur, que je viens d’éteindre, et je m’installe confortablement au fond de mon canapé. Mon corps est à présent en inactivité consciente quasi-totale. Quel bonheur. Les yeux toujours rivés sur le cadre de la télévision, sur la Première, je guette le rendez-vous.
    Après d’innombrables publicités diverses et variées, un énorme logo apparaît sur l’écran. Son arrivée est digne d’un super-héros hollywoodien. De multiples bruits non identifiables font trembler les murs de mon appartement tel un feu d’artifice d’explosions. Par dessus ceci, une voix grave vient annoncer le début du programme.
    - La Première vous invite dans une nouvelle ère. Ce soir, vous allez goûter aux frissons les plus intenses, à des sensations extrêmes, à ce que vous n’avez encore jamais vécu. Bienvenue sur la Première ! Et bon voyage…
    Sur ce, on découvre un plateau de télévision assez banal. La pièce semble grande, circulaire, dont une moitié est occupée par un public, installé sur un gradin, et l’autre par un présentateur, le plus populaire de la chaîne, qui répond au pseudonyme de Jin’C. Animateur de la trentaine, beau, à la mode, charmant, dynamique. Le public est debout et applaudit à tout rompre, la vedette, la voix grave, ou l’homme qui tient la pancarte nommé « APPLAUSE ». La moitié du plateau qu’occupe Jin’C est illuminée par des dizaines de néons qui clignotent. Pour ajouter de l’effet, la caméra fait plusieurs fois le tour du plateau dans les airs, en exécutant milles pirouettes. Derrière Jin’C, qui est face au public, un écran géant prône contre le mur, avoisinant la taille d’une toile de cinéma. D’énormes affiches décorent l’espace, le logo de la chaîne, puis celui d’autres sponsors, et enfin, sans doute le titre de l’émission : 24.
    Après la vague d’applaudissements du public, Jin’C prend la parole avec son air habituel, cool, branché, réconfortant.
    - Mesdemoiselles, Mesdames et Messieurs, bienvenue sur la Première ! Merci d’être présent pour ce rendez-vous exceptionnel ! Vous ne le regretterez pas !
    C’est à ce moment qu’il lance un clin d’œil ravageur à la caméra la plus proche de lui. En alternant public et caméra, il continue son discours :
    - Ce soir, vous allez vivre une expérience hors du commun. Si vous ne supportez plus la routine, la Première va changer votre vie. Chers amis téléspectateurs, la Première est fière et heureuse de vous présenter sa nouvelle émission, le dernier concept de la télé-réalité, encore inédit dans le monde entier ! Voici… 24 !
    De nouveaux applaudissements, de nouvelles explosions tonitruantes, et le logo de l’émission 24 vient s’écraser contre la vitre de la télé.

    Mercredi 30 avril - 21h09

    Jin’C est à nouveau au centre de l’écran.
    - Merci, merci.. Sourit-il. Bien, je vais maintenant vous parler plus précisément de 24.
    Il prend un air songeur et continue son numéro, tout en fixant son souffleur électronique qui a pris place dans le public.
    - 24 est… une expérience nouvelle… qui va bouleverser vos habitudes. C’est un jeu de télé-réalité, certes, mais plus question ici de castings, de lofts, de compétition… Le but de 24 est tout autre.
    Des murmures d’impatience circulent dans les rangs du public.
    - En effet, dans 24, il n’y a qu’un seul participant… et ce pourrait être n’importe qui parmi vous! chers téléspectateurs… Sachez qu’à l’heure actuelle, le candidat ne sait, lui-même pas encore qu’il a été sélectionné !
    Quelques applaudissements et des « Oh! » se font entendre, mais le présentateur vedette enchaîne immédiatement.
    - Découvrons sans plus tarder l’élu qui aura la chance, ou la malchance, de participer à cette émission.
    Jin’C tend alors ses bras en direction de l’écran géant. Les lumières du plateau se tamisent alors, et l’écran commence à prendre vie. Une carte du pays apparaît, comme prise d’un satellite, puis plusieurs agrandissements se font en direction de la plus grande ville du pays. Le zoom se stoppe au-dessus de la ville, celle-ci est alors visible dans son ensemble. Là, des bruits informatiques se font entendre, comme pour donner plus de réalisme à la scène, c’est comme si la ville était passée au scanner. Puis la machine semble s’affoler, la ville est passée au peigne fin, la caméra navigue entre les rues, les avenues, puis s’arrête brusquement au-dessus d’un immeuble.
    - Ah! Je crois qu’on a trouvé notre homme ! S’exclame Jin’C.
    Puis comme émergeant de la masse de béton, une photo vient s’imposer sur l’écran, une simple photo d’identité.
    De mon côté, je bondis du siège, je m’approche de la télé et regarde attentivement : c’est un homme d’une trentaine d’années, les cheveux bruns coupés courts, les yeux bruns, la peau légèrement matte. Tout ce qu’il y a de plus banal. J’essaye de me calmer en imaginant que des têtes comme la mienne, il y en a à tous les coins de rues, mais 24 est là pour détromper.
    La photo se rétrécie, pour laisser place à des inscriptions.

                Nom : Baptiste Frei
                Age : 31 ans
                Taille : 177 cm
                Poids : 71 kg
                Yeux : noirs
                Profession : Agent comptable
                Statut : célibataire
                Signes particuliers : Premier participant à 24

    Cela ne fait plus aucun doute, c’est moi. Mais comment osent-ils fouiller ma vie privée, et l’exposer au monde comme ça sans me demander d’autorisation !
    Je n’ai pas le temps de m’indigner que le présentateur se remet à jouer son rôle, tandis que les projecteurs retrouvent leur intensité d’origine sur le plateau. Il s’adresse à la caméra comme s’il savait qui était derrière l’objectif.
    - Cher Baptiste, bienvenue ! Nous avons le plaisir de vous accueillir en tant que premier participant à 24.
    A nouveau, des applaudissements retentissent.
    - Baptiste, je sais que vous regardez notre chaîne à cet instant, et votre rôle dans 24 à déjà débuté. A présent, je vais vous demander de coopérer pour votre plus grand bien. Vous devrez enregistrer toutes les informations que je vais vous donner afin que le jeu se déroule de la manière la plus efficace pour vous. Votre destin est entre vos mains, dit-il d’un air mystérieux.
par SOSA publié dans : 24
Mardi 20 juin 2006
24 - (1)

    Mercredi 30 avril - 17h00

    Une journée de moins.
Ce travail me tue, tous ces chiffres, ces calculs… Ils me servent à rien à moi… à part à remplir mon assiette.
Enfin, n’y pensons plus, mon petit chez moi m’attend sagement, je vais enfin pouvoir me languir sans rien faire, sans rien penser. Quel pied.
    Je pousse les portes de ce building qui m’accueille tous les jours, je suis sur le trottoir, et m’apprête à traverser la jungle urbaine. Déjà le bruit des véhicules motorisés viennent me déchirer les tympans. Les voitures font vrombir leur moteur dès qu’elles en ont l’occasion, les scooters klaxonnent et zigzaguent dans les files d‘embouteillages. Les intestins de la ville sont assurément constipés.
Aux intersections, des ouvriers sont encore affairés à on ne sait quels travaux. Les marteaux-piqueurs gueulent contre de pauvres trottoirs qui n’ont rien demandé, des pelleteuses creusent bêtement le sol, des murs entiers sont recouverts de maquillage granuleux, roses, beiges, jaunes, oranges, blancs. La poussière et les gaz d’échappement ont envahit les artères de cette cité. Je m’arme de tout mon courage, et je me lance.
    Le chemin le plus rapide est de prendre à droite, puis, à la première intersection, je traverserai à gauche, je continuerai tout droit, environ une trentaine de mètres, jusqu’au prochain carrefour, où il me faudra à nouveau traverser la rue, et enfin, une dizaine de mètres par la gauche, l’arrêt de bus. Le parcours est tout tracé dans ma tête.
    Je regarde ma montre, il est déjà 17h03, je n’ai pas une minute à perdre, le prochain bus passe dans quatre minutes à l’intersection de Saint-Martin et de la rue des Roses.
    Mes jambes obéissent à ma pensée, elles avancent, et pas peu vite. Un flot d’inconnus se déverse dans ma direction, je les esquive, joue des épaules pour me frayer un chemin, il n’y a pas que moi qui est pressé de rentrer chez soi. Je me tortille, en essayant de me fixer un point derrière la masse de gens, un point à atteindre, je déploie mon cou pour regarder par-dessus l’obstacle, je ne me détache pas de cet objectif. Je suis à l’angle de la rue, il me faut à présent la traverser. Par chance, le feu passe au orange, puis au rouge, les voitures s’arrêtent, sauf quelques malins qui accélèrent à ce moment-là. J’emprunte les bandes blanches, et presse le pas. Une tache de gens est, ici aussi, ancrée sur ce nouveau trottoir.
    Peu importe, j’avance. Je joue encore des coudes, et je me fixe à nouveau un point imaginaire à atteindre. Chaque rue est un nouveau défi, le trottoir est un champ de bataille. Un chantier se dresse au bout de la rue, un échafaudage de plusieurs étages. Il me faut le contourner. Sans ralentir mon allure, je dévie ma trajectoire et quitte le trottoir pour la route. Plusieurs voitures me signalent leur mécontentement. Ils ne doivent pas supporter que quelqu’un avance plus vite qu’eux.
    Nouvelle intersection. Je profite des embouteillage, et de la circulation stagnante pour me faufiler entre les fauves métalliques. C’est la dernière ligne droite. Je vois le bus que je dois prendre avancer dans une file en face. L’arrêt est à quelques mètres, mes pas s’enchaînent.
    J’atteins enfin l’angle de l’avenue Saint-Martin et de la rue des Roses. Une dizaine de personnes attendent, et tous regardent le monstre approcher. La grande bête s’approche et s’arrête devant moi. Il ouvre sa grande gueule, et je gravit les marches qui s’offrent à mes pieds. Je prend ma carte d’abonnement que je tire de ma poche, et l’insère dans une machine pourvue d’une fente. Celle-ci gobe la carte, et semble la mastiquer au son qui en sort, pour finalement me la recracher en émettant un bruit aigu. Je crois qu’elle est satisfaite. Je me tourne, et espère trouver un siège libre.
    Futiles illusions, à cette heure-ci, j’aurai à peine droit à trouver quelques centimètres libres sur une barre pour m’accrocher. Je trouve cette place près de la porte de sortie, au fond. Enfin à l’arrêt, cette fois, ce sera le bus qui avancera pour moi, lui, au moins, à une voie spécialement conçue pour sa circulation.
    Je colle mon front contre la vitre, et observe l’effervescence de ce zoo. C’est préférable des les voir derrière une vitre, plutôt que d’être dedans. Pleins d’informations affluent à mon cerveau, je ne peux les identifier clairement, mais c’est plaisant, ça bouge. Je vois un monde différent à travers cette vitre, différent de celui que je connais quand c’est moi qui est de l’autre côté. Sur des immeubles, il y a de grands panneaux publicitaires, qui vantent les mérites d’une boisson censée rendre plus jeune, ou d’un parfum censé rendre plus beau.
    Et puis, il y a cette affiche, la mystérieuse. Depuis des semaines, une campagne nous afflige de cette publicité, qu’elle soit radiophonique, télévisuelle ou placardée sur des immeubles, elle nous indique une date, mercredi 30 avril, une heure, 21h00, et le nom de la première chaîne télé. Je crois que beaucoup de gens seront rivés sur la une ce soir, moi y compris.
par SOSA publié dans : 24
Mardi 20 juin 2006
24 - (2)

    Mercredi 30 avril - 17h56

    Je descend enfin de l’autocar pour atterrir au pied d‘une montagne de béton, je monte les trois marches et entre dans l’immeuble. J’ouvre rapidement ma boîte aux lettres, je prend les quelques enveloppes et nombreux journaux publicitaires, puis je file vers la cage d’escalier, pour le dernier effort de la journée, trois étages à escalader.
    Je franchis le seuil de la porte 312. Enfin arrivé. Je jette le courrier sur la table basse du salon. Entre plusieurs journaux, j’aperçois une nouvelle pub pour ce rendez-vous mystère. Automatiquement, je me branche sur la chaîne, j’allume la télé sur la Première.

    Mercredi 30 avril - 18h22

    Une douche brûlante, rien de tel pour se détendre.
    J’enfile un peignoir, de toute façon, je ne compte plus bouger aujourd’hui. Je me penche au-dessus du lavabo, et approche mon visage du miroir accroché là. L’homme en face de moi me regarde, me scrute. Tout ce que je vois, c’est un homme d’une trentaine d’années, les cheveux bruns coupés courts, les yeux bruns, la peau légèrement matte. Tout ce qu’il y a de plus banal.
   
    Qu’est-ce qu’il fait cet homme dans la vie ? Sous sa tête, il y a des milliers de chiffres qui s’accordent, se conjuguent, se juxtaposent, s’accouplent. Sa vie c’est de faire vivre ces chiffres. Est-ce un plaisir pour lui d’être un gourou pour ces chiffres, qu’il manipule à longueur de journée ? A-t-il une satisfaction propre dans la vie ? Ces questions, il se les pose souvent Baptiste.

    Allez, fini les questions, place au réconfort, une bonne petite soirée tranquille, sans prise de tête. En plus, demain c’est férié, je vais enfin pouvoir me reposer.

    Mercredi 30 avril - 19h08

    Je sors le sachet bouillant du micro-onde, l’ouvre, et déverse son contenu dans une assiette. Sur la boîte, il y avait marqué « Saumon fumé délicatement sélectionné - Findoux, la qualité avant tout ! ». Dans mon assiette, ça ressemble plutôt à une pâte difforme, fumante, dégoulinante, en tout cas rien d’appétissant, mais j’ai vraiment pas la force de me préparer un plat digne de ce nom.
     J’apporte mon repas sur la table basse du salon, devant la télé, m’installe dans le canapé, et laisse mes yeux voir ce que la grande boîte lui montre. Je reste branché sur la première chaîne. Tout plein de programmes divertissants inintéressants sont entrecoupés d’annonces mystères pour le rendez-vous de 21h00. Dans le coin haut-droit de l’écran, un compte à rebours défile à toute vitesse, nous indiquant que l’Heure H approche à grands pas.

    Mercredi 30 avril - 20h06

    Laissant la télévision allumée, je branche mon ordinateur portable et l’installe sur la table. Après quelques minutes nécessaires au démarrage, je me connecte à internet. Je clique sur l’icône de mon navigateur, et je vais regarder le contenu de ma boîte mails.
    17 mails reçus aujourd’hui… Je supprime toutes les publicités, les chaînes de mails, etc. Au final, il ne me reste rien, à part cette publicité qui a attiré mon regard. Une nouvelle publicité pour Le rendez-vous. J’ouvre le courriel, la lettre arbore le même design que les autres affiches distribuées un peu partout, mais internet semble plus bavard que les journaux papiers.

            « La Première vous donne rendez-vous,

        Préparez-vous à une aventure d’un genre nouveau !
        Apprêtez-vous à vivre une expérience intense et inédite !

            Mercredi 30 avril - 21h00 - La Première »
par SOSA publié dans : 24
 
 
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